Analyse de l'analphabétisme

Analyse de notre mouvement sur l'analphabétisme

Au Québec, l'analphabétisme touche plus d'un million de personnes. Ce nombre seul suffit à le définir comme un problème social. Il trouve sa source dans les inégalités sociales, il se perpétue dans le système d'éducation et il provoque l'exclusion d'une grande partie de la population.

Analphabétisme et pauvreté

L'analphabétisme n'est pas un phénomène isolé. Il est lié à la pauvreté, à la misère et à l'exploitation. Il est d'ailleurs intéressant de constater que, dans la plupart des pays, les cartes de l'analphabétisme et de la pauvreté se superposent. Cela n'est évidemment pas l'effet du hasard : l'analphabétisme est à la fois un problème particulier et le symptôme d'une situation économique, politique, sociale et culturelle. Au Québec, l'analphabétisme est directement lié à la division sociale du travail. Les personnes analphabètes constituent une main-d'œuvre peu qualifiée, une réserve de travail que le capital utilise au gré des fluctuations du système économique ; ce sont en majorité des travailleurs et des travailleuses non qualifiés, des chômeurs et des chômeuses, des travailleurs et des travailleuses occasionnels, ainsi que des bénéficiaires de l'aide sociale. Par conséquent, l'analphabétisme n'est pas un accident historique : il participe de la division sociale du travail et de la division de la société en classes. Ainsi, les adultes analphabètes se situent au bas d'une échelle dont ils ne peuvent - collectivement - gravir les échelons. En ce qui concerne l'emploi, le revenu, le logement, la consommation et l'éducation, ils vivent une situation sans issue : la société ne leur offre aucune possibilité réelle et collective de promotion.

Quant aux perspectives d'avenir, elles ne sont pas roses. La mondialisation, le libre-échange, le capitalisme sauvage (dans le sens de « non encadré par l'État ») ne profitent qu'à une minorité de privilégiés. Chaque jour, des usines ferment et des gens perdent leur emploi, tandis que les grandes compagnies et les banques font des profits records. Les politiques économiques de nos gouvernements provoquent l'appauvrissement de milliers de personnes tout en augmentant l'écart entre les plus riches et les plus pauvres.

Dans ce contexte, l'augmentation de la pauvreté et l'insignifiance des moyens mis en oeuvre pour la contrer nous amènent à constater que le problème de l'analphabétisme ne diminuera pas de façon significative avant plusieurs années et qu'il risque même de s'accentuer.

Analphabétisme et système scolaire

En ce qui a trait à l'éducation, la situation n'est pas différente. En général, les statistiques scolaires démontrent que ce sont les enfants des classes populaires qui profitent le moins du système scolaire. En majorité, ils aboutissent à des voies d'évitement (programmes allégés) qui les préparent directement à évacuer le système. Ce constat n'est guère surprenant ; en effet, le système scolaire ne peut être qu'à l'image du pouvoir qui le met en place. Il reflète les mêmes valeurs d'inégalité afin de perpétuer l'organisation sociale dont il est issu.

Ainsi, l'école devient le premier facteur d'exclusion sociale pour les jeunes issus des milieux populaires, au lieu d'être le premier agent d'insertion sociale.

D'ailleurs, dans la plupart des cas, l'histoire de vie des personnes analphabètes nous démontre que leurs difficultés se sont manifestées au début du primaire et n'ont jamais été corrigées. Chaque année scolaire n'a servi qu'à mettre en évidence leur incapacité à s'intégrer à l'école et à apprendre. Pour ces gens, l'école est synonyme d'échec. On ne doit pas s'étonner s'ils refusent d'y retourner, s'ils s'y sentent mal à l'aise et impuissants.

Le système scolaire est malheureusement peu préoccupé par cette réalité. S'il n'est pas le seul responsable de l'échec scolaire, il intervient peu sur les causes de l'échec et n'offre pas beaucoup de soutien adéquat aux enfants qui vivent des difficultés d'apprentissage liées à leur condition.

Ce manque de préoccupation à l'endroit des classes populaires ne se fait pas sentir uniquement au primaire. En effet, alors que l'éducation des adultes est censée favoriser le rattrapage, ce sont encore les classes populaires (et les personnes analphabètes) qui sont les plus absentes au niveau des cours offerts aux adultes.

Analphabétisme et exclusion

Dans un monde où la lecture et l'écriture sont des outils incontournables pour fonctionner en société, ne pas pouvoir maîtriser le code écrit a des incidences dévastatrices.

Ainsi, pour une personne analphabète :

  • Avoir besoin d'aide pour lire sa correspondance ou pour remplir une demande d'emploi, c'est être dépossédée de son autonomie;
  • Ne pas chercher un meilleur emploi par peur d'affronter l'inconnu, c'est être dépossédée de sa liberté;
  • Ne pas avoir accès à des renseignements sur des services aussi essentiels que la pension, les rentes, la santé ou l'aide sociale, c'est être dépossédée de ses droits de contribuable;
  • Être limitée dans l'exercice de ses droits fondamentaux, comme le droit à l'éducation et au travail, c'est être dépossédée d'une distribution juste et équitable des chances et des richesses;
  • Ne pas pouvoir exercer en toute connaissance de cause son droit de vote, c'est être dépossédée de ses droits de citoyen;
  • Ne pas être en mesure de lire la posologie d'un médicament ou de s'alimenter sainement, c'est être dépossédée de sa propre santé;
  • Ne pas pouvoir aider ses enfants dans leurs apprentissages scolaires, c'est être dépossédée d'une partie de son rôle de parent;
  • Etc.
     

De dépossession en dépossession, les personnes analphabètes deviennent un peu comme des fantômes sociaux. Comme elles consomment peu, on ne les sollicite pas. Comme elles votent peu, on ne leur promet rien. Comme elles se révoltent peu, on ne leur donne rien. Ainsi, elles deviennent peu à peu exclues de toutes les facettes de la vie sociale, culturelle, économique et politique, et, dans un certain sens, d'elles-mêmes.

Or, l'exclusion d'une grande partie de la population n'est pas une donnée incontournable de la vie en société, mais le résultat d'une volonté délibérée de perpétuer un modèle social basé sur l'exploitation et l'inégalité.